Si l'on veut résumer l'objectif de la réforme de l'école primaire actuellement en cours, la solution tient en trois mots: "revenir aux fondamentaux".
Par fondamentaux, le ministère entend savoir lire, écrire, et compter. C'est d'ailleurs grâce à ces trois jolis mots que Xavier Darcos a pu obtenir le soutien des parents: "Madame, Monsieur, je
vous propose aujourd'hui de parvenir à ce que vos enfants sachent mieux lire, écrire et compter, cela vous pose-t-il un problème?". Soyons sérieux! Quel parent s'opposerait à ce type d'action?
Mais tout est dans l'art d'avoir justement su poser la question. A la question "voudriez vous que vos enfants sachent mieux lire, écrire, et compter, mais au détriment de leur construction
personnelle, du développement de leur esprit critique, du plaisir d'apprendre, et en ne se concentrant que sur les principes du bachotage tels que l'apprentissage par coeur et la récitation, sans
que jamais vos enfants ne puissent entrevoir l'importance de ces apprentisages dans leur vie quotidienne?", la fin de l'histoire aurait été certainement moins glorieuse et la réforme ainsi enterrée
aussi rapidement qu'elle n'était née. Démagogie quand tu nous tient, le ministère évite la débâcle en jouant la carte du sondage, ommettant de préciser que les dés étaient pipés dès le
départ.
Mais c'est quoi, finalement, les fondamentaux? Jetons un oeil au dictionnaire: "ce qui est essentiel, déterminant". Nous sommes tous d'accord, lire est fondamental, tout comme écrire et
compter. Mais ça ne fait pas tout, malheureusement. Ces trois compétences ne prennent sens que dès lors qu'elles sont inscrites dans une dynamique du quotidien, unies par des liens, se faisant écho
l'une à l'autre. C'est ce que les anciens programmes scolaires appelaient "la transversalité des matières". L'étude du français ne se limitait alors pas qu'à l'apprentissage par coeur et à la
récitation bête des règles de grammaire, mots de vocabulaire et autres conjugaisons. On faisait du français à travers toutes les matières, de la rédaction d'une légende pour une carte
d'histoire-géographie à l'apprentissage du vocabulaire spécifique aux sciences en passant par l'analyse et la compréhension des énoncés des problèmes mathématiques. L'enfant apprenait ainsi à
formuler ses phrases en fonction du contexte, et à utiliser un vocabulaire adapté à son activité. Apprendre en faisant, comprendre en appliquant, l'équation était simple.
Avec ces nouveaux programmes, exit la transversalité, bonjour le bachotage. "Apprend, récite, tu comprendras plus tard", tel pourrait être le leit-motiv des enseignants dans les années à venir. On
ne s'interesse plus au besoin, justement fondamental, d'inscrire les aprentissages d'un enfant dans sa vie quotidienne, on lui demande de devenir une base de données. A lui de se
débrouiller ensuite pour savoir comment et quand s'en servir, ce qui inquiète Catherine Dolto-Tolitch dans une interview pour Libération: "L'enfant saura lire, explique-t-elle, mais pas diriger sa
vie".
Savoir diriger sa vie. Un fondamental incontestable dans la société actuelle rongée par le chômage et les crises sociales, dans laquelle il faut trouver sa place, mais qui semble pourtant échapper
à la bonne volonté apparente de monsieur Darcos. Développer son esprit critique et ses capacités d'analyse? Encore un autre fondamental passant à la trappe avec ces nouveaux programmes. Des têtes
bien faites prônées par le mouvement humaniste, on passe aux têtes bien pleines qui risqueront de n'être tout juste bonnes qu'à recracher règles et principes dénués de pensée et de
réflexion.
Cette notion de "retour aux fondamentaux" me semble donc plus que relative, pour autant que l'on s'interroge un peu sur le rôle réel et profond de l'école. Le ministère met aujourd'hui
définitivement fin aux ambitions passées et officialise le drame que beaucoup avaient déjà annoncé: "école" ne rime plus qu'avec "performance" et "résultats", à mille lieux des principes de l'
école républicaine prônant liberté, égalité et fraternité.
Prochain article:
[Dossier Education] L'école de la performance: la course aux résultats.