Il existe une école primaire...
dans laquelle 40% des familles sont monoparentales.
dans laquelle 66% des familles sont sans emploi.
dans laquelle 74% des familles bénéficient de l'aide maximale pour la restauration scolaire.
dans laquelle 97% des familles appartiennent aux classes socio-professionnelles les plus basses.
Les statistiques de cette école dépassent celles des ZEP les plus défavorisées de région parisienne. Nous sommes dans les quartiers Nord de Poitiers, de part et d'autres d'un boulevard très
fréquenté. Rive droite se dressent des appartements récents et sympathiques, en grande partie propriété de jeunes retraités. Rive gauche, les logements sociaux. Les tours ne sont pas en mauvais
état, les espaces verts sont entretenus, les ballons roulent sur les terrains de sport et sur les tobboggans glissent cris et rires d'enfants. A première vue, un secteur HLM calme et sans
histoire.
Au coeur de cette cité se trouve l'école. Le secteur HLM est tellement étendu que les locaux scolaires ne peuvent accueillir d'autres enfants que ceux que la cité abrite déjà. Alors ils sont tous
là, ou presque, ça dépend des jours. Beaucoup se connaissent depuis les couches culottes, d'autres ne font que passer, voyageurs des pays de l'Est en transit pour quelques semaines, quelques mois,
mais rarement pour un an. L'école ne compte pas moins de 55 nationalités différentes, venues des 4 coins du globe, mais surtout de celui d'en bas. Près de la moitié des élèves sont musulmans. Une
petite Afrique en plein coeur de la Vienne.
Certains parents ont tellement peu de moyens que les cotisations de début d'année, pour la carte de cantine par exemple, sont payées en 10 fois. 10 fois 50 centimes. Ils n'ont pas le choix.
Alors pour cette école, pas de sorties scolaires, pas de classes vertes, encore moins de classes de neige, pas de cinéma, pas de visites au musée. Il n'y a pas d'argent pour tout cela.
Mais il y a la musique. Depuis de nombeuses années, le CFMI de Poitiers et ses Dumistes stagiaires (voir toutes les infos sur le CFMI et le diplôme du DUMI dans la catégorie
Ma formation ) ont investi les murs de cette école. Interventions musicales une année, pratiques chorales l'année suivante,
et tout autre activité permettant à nos bambins d'accéder à une musique souvent trop absente de leur domicile. Cette année, nous sommes encore une fois sur le terrain, initiateurs et acteurs d'un
projet ambitieux mais fantastique.
Du 28 janvier au 02 février, Camel Zekri et ses musiciens du
Diwan de Biskra seront en résidence au Théâtre
Scène Nationale de Poitiers, pour deux concerts exceptionnels tant par leur originalité que leur qualité.
Le
premier sera centré sur le travail du Diwan,
le second confrontera les musiciens du Diwan à 4 jazzmens pour
un concert d'improvisation. Le CFMI et le Théâtre se sont unis pour permettre aux enfants d'y participer. Depuis début octobre, en binôme ou en trinôme, nous apprenons aux élèves des chants à
répondre: un chant traditionnel poitevin, un chant traditionnel Kanac (deux étudiants de ma promotion étant originaires de Nouvelle-Calédonie), et un chant traditionnel du Diwan. Le chant Kanac et
le chant du Diwan sont imposés, le chant poitevin est au libre choix de chaque groupe d'étudiants.
Ce travail aboutira à deux productions scéniques: l'une le jeudi 31 janvier dans le cadre de l'école, lors d'un concert donné devant les parents, l'autre le vendredi 1er février sur la scène du
théâtre, en ouverture du premier concert du Diwan. Pour ce concert, une seule des classes est choisie, question d'effectif. Un projet ambitieux donc, mais que les enfants se sont approprié
complètement. Ils mesurent l'importance de leur travail, et la confiance que l'on place en eux. Ils travaillent, ils s'investissent. Et les dates approchent.
Pour tout celà, je suis fière d'être dumiste à l'école de la pauvreté. Nous leur donnons accès à un monde qui leur est, du moins pour l'instant, hermétiquement fermé.
Il subsiste quand même une ombre à ce tableau pourtant encourageant. Le théâtre n'a pas envisagé la gratuité du spectacle pour les parents. Nous avons discuté de ces détails ce matin, et le
médiateur culturel de la Scène Nationale a évoqué la somme de 3, 50 euros. Autant dire que 21 enfants ne chanteront pas devant leur maman aux yeux brillants de fierté de voir leur bout de chou sur
la scène d'un théâtre réputé, accompagnés par des musiciens venus de loin.
Le théâtre n'a pas non plus envisagé le repas du soir pour les 21 enfants concernés par ce concert . Nous avons suggéré, hâtivement, que les élèves ramènent un pique-nique. Le directeur de l'école
nous a répondu tristement que la moitié d'entre eux au moins viendraient sans rien à manger.
Il existe une école primaire...