Un article un peu long aujourd’hui, que vous aurez j’espère la patience de lire jusqu’au bout. Certains sujets nécessitent qu’on s’y attarde plus que d’autres, et celui-ci, pour moi, en fait partie. Jeunes, moins jeunes, prostituées ou escort girl, qu’est ce qui peut bien pousser ces femmes à rentrer dans le monde de la prostitution ? Cette semaine, Mireille Dumas consacrait son émission « Vie privée, Vie Publique » aux prostituées et à leurs clients pour comprendre, au-delà des préjugés, le prix de la jouissance. Je ne raconterai pas ici le détail de l’émission, qui fut passionnante. Mais il me parait, cependant, important d’en tirer certaines réflexions.
Qui dit prostitution dit, le plus souvent, femme-objet, proxénète, aliénation physique, souillure morale et corporelle. Vendre son corps à des fins sexuelles est condamné par la morale, mais aussi par la loi depuis le vote de la loi dite « de sécurité intérieure », initiée par Nicolas Sarkozy, faisant du racolage un délit.
Sur le plateau de Mireille Dumas, prostituées et clients, aux témoignages souvent bouleversants d’humanité, sont venus raconter que la prostitution, ce n’était pas QUE de l’esclavage. Que ce métier, bien que de plus en plus dangereux, pouvait aussi être pleinement assumé, choisi. Et que les clients n’étaient pas que des pervers en manque de sexe qui ne voyaient dans cette action qu’une manière d’avilir la femme. Etaient présentes Brigitte, 62 ans, 40 ans de prostitution derrière elle, et qui travaille toujours. Pascale, 57 ans, depuis vingt ans son amie « de tapin », comme elles disent, a rendu son tablier il y a dix ans pour ouvrir une association d’aide aux prostituées âgées voulant quitter le milieu et vivre leur retraite comme toutes les femmes. Sacha, 32 ans, escort-girl depuis 3 ans, et Inès, 26 ans, escort girl elle aussi et dans le milieu depuis 2 ans. Toutes sont indépendantes. Pas de proxénètes, pas de comptes à rendre, elles aiment leur métier et n’ont pas peur de le dire. Mais certaines sont « les putes des pauvres », et d’autres « les putes des riches ». Les « putes des pauvres », se sont Brigitte et Pascale, prostituées de la rue et du Bois de Boulogne. Les prostituées « classiques » que nous avons tous croisées au moins une fois la nuit, adossées à un arrêt de bus ou faisant les cent pas sous les arbres. Sacha et Inès sont « les putes des riches », celles que les cadres, les publicitaires, ou les hommes aisés viennent chercher sur Internet, prêts à débourser 400 euros pour une heure passee la tête dans les étoiles. Deux manières de vivre leur métier, mais une seule voix lorsqu’est abordé le sujet de la sécurité. Et de l’insécurité, par conséquent. Bien que les escort-girl soient moins exposées au dangers du trottoir, elles restent vulnérables, et se joignent à leurs amies pour dénoncer une situation qui ne peut plus continuer.
Brigitte, en 40 ans de pratique, a été violée 6 fois, par le même homme. Pascale a subi des brûlures de cigarette, des violences physiques, des humiliations. A l’abri des arbres et des feuillages, loin du regard de la police et des passants. Brigitte a porté plainte, à chaque fois. A la question de Mireille Dumas « pourquoi votre agresseur n’est-il pas sous les verrous après six dépôts de plainte successifs ? », la réponse est sans equivoque : « Parce que je suis une pute Madame Dumas, et qu’aux yeux de la société, je n’ai qu’à faire un autre métier. ».
Les viols de Brigitte se sont déroulés dans les cinq dernières années. Avant l’application de la loi sur la sécurité intérieure, les prostituées se sentaient en sécurité car elles travaillaient rassemblées au même endroit. En cas de problème de l’une d’entre elle, les autres n’étaient jamais loin pour lui venir en aide. Jusque là, Brigitte n’avait eu à déplorer aucun incident. Depuis cette loi les choses ont bien changé. Les prostituées sont parties se cacher dans des endroits plus reculés pour échapper aux contrôles répétés des forces de police et à la garde à vue qui menace. Dispersées, elles sont à la merci de certains hommes mal intentionnés et ne peuvent souvent se défendre, seules, face à la force que l’excitation procure parfois à leurs clients. Le pire a fini par arriver. L’année dernière, un travesti a été retrouvé assassiné au cœur du Bois de Boulogne.
Pour elles, cette loi sur la sécurité les a mises en insécurité permanente, et c’est pour ça qu’elles se battent aujourd’hui. Pas pour faire l’apologie de leur métier, non. Mais parce qu’elles ont le droit, comme à chacun de nous, à être protégées.
Leur combat m’a rappelé les prostituées en vitrine d’Amsterdam. Je me souviens avoir été impressionnée, lors de mon séjour dans la ville, par la manière dont les prostituées du quartier rouge étaient protégées, et non traquées, par la Police. Dans chaque rue, une patrouille, faisant l’aller retour, traquant, verbalisant, embarquant si besoin le moindre client tentant de pénétrer de force dans une vitrine ou de soumettre une prostituée à un acte non consenti.
Pour beaucoup, les vitrines sont le summum de la décadence, ça l’était pour moi également. Mais à compter du moment où je me suis retrouvée face à l’une d’entre elles, j’ai compris que c’était, avant un moyen de s’exhiber, une manière de se protéger. Pas de poignée côté trottoir, la femme en vitrine est seule juge de qui elle fera entrer, ou non, dans son cocon. Si le mot « pervers » n’est pas écrit sur le front du client, au moins elles évitent les attouchements répétés et les rapports sexuels forcés. Parce qu’être prostituée ne signifie pas accepter de se faire tripoter dans tous les sens, par n’importe qui, et de n’importe quelle manière. Les femmes présentes sur le plateau de Mireille Dumas l’ont maintes fois rappelé. Elles respectent leur corps, et n’acceptent pas n’importe quoi sous prétexte de quelques euros échangés. A Amsterdam, dans chaque vitrine, un système d’appel d’urgence. Un clic sur le bouton et la patrouille en place vient lui porter secours. En Hollande, les prostituées ne se font ni assassiner, ni violer. Elles bénéficient d’un suivi médical permanent et d’une prévention anti VIH constante, ayant accès gratuitement au préservatif qui leur est fourni en grande quantité chaque jour par les services de santé. Les prostituées toxicomanes sont accueillies dans un centre spécialisé leur distribuant seringues gratuites et molécules de substitution si elles entreprennent une désintoxication. La liste est encore longue. Le gouvernement hollandais ne prétend pas faire l’éloge de ce métier. Il a seulement opté pour une politique de sécurité et de prévention pour une activité vieille comme le monde qui, chez nous, est relayée au stade de bête noire. Parce que cacher la prostitution, la pousser au plus profond des bois, ne l’arrêtera pas pour autant, alors autant faire en sorte que ces femmes puissent exercer leur métier dans de bonnes conditions.
Pourquoi ne voyons nous pas tout cela en France ? Pourquoi les prostituées françaises, sont-elles obligées de travailler dans la peur constante de l’agression, du viol, du meurtre, du client séropositif qui les obligera à coucher sans capote ? C’est une belle hypocrisie que cette loi sur la sécurité intérieure. Depuis quelques temps, un débat fragile se déroule : faudrait-il, finalement, rouvrir les maisons closes ?