Samedi 13 janvier 2007

    Les traditions folkloriques ont considérablement évolué au cours des siècles derniers. Elles se sont altérées dans le milieu urbain et avec le développement du tourisme, alors que les techniques d'enregistrement et de diffusion ont contribué à les révéler à un large public. De nos jours la musique traditionnelle irlandaise retrouve sa gloire passée. Elle fait danser, elle rassemble les foules. De plus en plus de musiciens la pratiquent, professionnels ou amateurs, car c’est une musique de l’âme, qui va droit au cœur et met tout le corps en branle, par ses sonorités et ses rythmes si particuliers.

    Qui nous l’a transmise, et de quelle manière ? Serait-ce la dénaturer que de l’aborder d’un point de vue analytique ? Bien au contraire, elle n’en devient que plus attrayante, car toute musique peut toucher dès l’instant qu’elle est comprise de ceux qui l’écoutent !
La tradition implique forcément l’Histoire. Celle de l’Irlande doit être évoquée ici pour donner à la musique tout son sens, son véritable rôle au sein de la société irlandaise, de l’Antiquité à nos jours.

    L’aspect oral de la tradition folklorique pourrait laisser croire à un certain manque de structuration. Il n’en est rien. Nous verrons ainsi que la musique irlandaise, lorsqu’on l’analyse, présente une surprenante rigueur formelle.

    A travers différents artistes et groupes mythiques des années 60-70, nous pourrons enfin évaluer les capacités d’adaptation de cette musique qui, un temps oubliée, opère un retour triomphal dans le monde entier.
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Samedi 13 janvier 2007

    Pour comprendre l’évolution de la musique Irlandaise, il faut remonter au Ier siècle avant Jésus-Christ, à l’époque où les gaëls, guerriers celtes originaires de France et d’Espagne, envahirent l’Ile d’Emeraude, après un passage plus que marqué de l’Asie Mineure à l’Europe occidentale. Ces farouches conquérants apportèrent avec eux une organisation tribale et firent entrer l’Irlande dans l’âge de fer.

    La nouvelle société gaélique ainsi implantée était alors divisée en trois compétences, ou fonctions: sacerdotale, guerrière, et artisanale. Elle légua également aux premiers habitants de l’île un bagage mythologique très dense, sans toute fois savoir que celui-ci, aussi riche soit il, rendrait difficile l’étude de leur civilisation par les Historiens des siècles futurs. Il est en effet compliqué d’établir une chronologie fiable des peuplades celtes et gaéliques, mythologie et réalité ayant fusionné au cours des siècles, principalement en raison de la transmission orale de la tradition. Une chose est toutefois certaine : la musique puise ses sources, à cette époque, essentiellement dans la religion.

    Première des trois catégories, la classe sacerdotale était subdivisée en trois branches, discernant ainsi les druides, les files, et les devins. Ces principales branches faisant elles-mêmes plusieurs distinctions parmi lesquelles les cruitire (les harpeurs[1] de cour), accompagnant les poèmes des files, autrement dit des bardes, apologues et généalogistes de leurs seigneurs (chieftains). Même si les harpeurs se voyaient élevés au rang de nobles, aucun musicien ne pouvait atteindre celui des bardes, placés au sommet de la hiérarchie sociale par les divinités elles-mêmes. Les légendes racontent même que les bardes avaient le pouvoir d’attirer le bon ou le mauvais sort sur leurs chieftains...  .

    La harpe mentionnée ici est différente de la harpe celtique utilisée par les musiciens traditionnels d’aujourd’hui. D’abord par sa taille. En vieil irlandais, cruit signifie « lyre », ce qui laisse supposer la relative petitesse de l’instrument. Différente ensuite par sa forme même, ne possédant pas de colonne fermant l’instrument sur le côté. De plus, la harpe celtique ne fera son apparition que huit siècles plus tard, soit au VIIIe après Jésus-Christ (nous établirons une description détaillée de la harpe celtique dans le chapitre consacré à l’étude des instruments utilisés dans la musique traditionnelle).

    Longtemps, la harpe fut associée à la magie druidique, trouvant une place privilégiée dans la mythologie irlandaise. Citons par exemple le dieu suprême Lug, qui se vit imposer trois épreuves pour entrer dans la capitale Tara, dernière étape de son voyage à travers l’Irlande avant la grande bataille de Moytura : une épreuve de force, une épreuve d’esprit, et une épreuve musicale. C’est cette dernière épreuve qui s’avéra décisive. Sur la harpe du Dagda, le « dieu bon » comme il est souvent  appelé dans les textes, Lug joua au roi de Tara et ses troupes un air du sommeil, les endormant jusqu’au lendemain, un air de sourire, les plongeant ainsi dans la joie et l’allégresse, et enfin un air triste, les inondant de larmes. L’épreuve réussie, il put pénétrer dans la cité de Tara. Une autre histoire issue de la mythologie raconte que le Dagda, venu libérer son harpeur Uthaine des griffes des Fomoires (guerriers barbares), appela sa harpe accrochée au mur et joua aux armées ennemies les trois modes précédemment cités. La joie d’abord, puis la tristesse et enfin la berceuse. Il put s’enfuir avec Uthaine pendant le sommeil de ses adversaires.

    Nous avons vu ici que trois types de jeu existaient en mythologie : le mode de la joie, le mode de la tristesse, et le mode du sommeil. Dans le monde musical irlandais, ces trois modes se traduisent par les termes gaéliques gentrai(ge) (musique joyeuse), glotrai(ge) (lamentations), et suantrai(ge) (berceuse). Au vu de cette mythologie et des différents usages de la harpe, définis précédemment, il est indéniable que, pendant l’Antiquité, la musique (par l’intermédiaire de la harpe, accompagnant tous les messagers de l’Autre Monde), entretient (et représente) un lien direct avec les Dieux.

    Mais quittons dès maintenant le monde fascinant des légendes celtes, des druides et de leur magie, car nous risquerions d’oublier, même pour un temps, le but premier de cette étude, et voyons ce que sera la musique au Moyen Age.



[1] La langue anglaise fait la distinction entre harper (harpeur), musicien de formation orale, donc traditionnelle, et harpist (harpiste), musicien de formation classique. Notre étude étant consacrée aux musiciens traditionnels, nous utiliserons régulièrement le terme « harpeur » dans le texte.

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Samedi 13 janvier 2007

    Nous avons évoqué plus haut les difficultés rencontrées par les Historiens lors de leurs recherches sur l’Antiquité irlandaise. Il en va de même au Moyen Age, en raison d’une transmission musicale axée uniquement sur l’oralité. Les textes sont cependant plus nombreux, le plus célèbre d’entre eux étant le Topographica Hiberniae, compte rendu du moine gallois Giraldus Cambresis (plus connu sous le nom de Giraud de Cambrie) relatant un voyage en Irlande qu’il effectua au XIIe siècle, entre 1183 et 1185. Le texte dit: « Je ne trouve chez ces gens de ferveur louable qu’en ce qui concerne les instruments de musique, qu’ils jouent incomparablement mieux que toute autre nation de ma connaissance. Leur style n’est pas, comme dans le cas des instruments britanniques auxquels nous sommes accoutumés, mesurés et solennel, mais vif et enjoué ; le son n’en est pas moins doux et plaisant. »[1].

    L’historien irlandais de la musique William Henry GRATTAN FLOOD considérait dans son ouvrage de 1927 que les instruments utilisés avant l’arrivée des Anglo-normands (débarqués pour la première fois en Irlande en 1169) pouvaient être classées en neuf catégories[2] : « Il est de toute façon convenu, entre nous historiens, que le Moyen âge rassemblait déjà les harpes (cruit et claiseach), les autres instruments à cordes (psalterium, nabla, tympan, kinnor, trigonon, ochtedach), le hautbois (buinne), deux sortes de cornes (les bennbuabhals et corn d’une part, et le guithbuinne de l’autre), deux catégories de cornemuses (cuislenna et pipal) ; la flûte ou fifre (feadan), les trompettes (stoc et sturgan), et l’ancêtre du violon (fidil). On trouve également quelques percussions : les castagnettes (cnamha), et le cymbalum, que l’on peut traduire à la fois par craebh ciuil et crann ciuil, ce dernier terme étant synonyme de tympanon. » (Le texte est ici traduit de l’anglais) Breandán BREATHNACH (1912-1985) le contredira pourtant en affirmant que le nombre d’instruments utilisés à l’époque était beaucoup plus restreint : il mentionnera au cours de son ouvrage les harpes, les flûtes, le violon et bien évidemment la cornemuse, mais ne fera que très peu état des autres catégories avancées par GRATTAN FLOOD[3]. En revanche, les deux hommes s’accordent pour dire que le plus ancien instrument de l’époque retrouvé par les chercheurs est la harpe de Brián Ború, seul véritable árd-ri (ou haut-roi) de l’Histoire d’Irlande, vainqueur des Vickings à Clontarf en 1014, au prix de sa vie. Mais il est fort probable qu’elle ne tienne de Brián Ború que le nom, les premières estimations la datant du début du XIIIe siècle, les dernières en date optant plutôt pour le milieu du XIVe...soit entre trois et cinq siècles de différence. Mais nous l’avons déjà vu, les légendes celtes sont riches en mystères. Chacun peut aujourd’hui l’admirer au Trinity College, Dublin, totalement restaurée. Notons également que les plus anciennes représentations sculptées de la harpe celtique telle que celle du árd-ri figurent sur des églises irlandaises et écossaises du IXe.

    A l’instar des pays Européens, l’Irlande entrera dans la Renaissance au début du XVIe siècle. Qu’adviendra-t-il alors de la musique et, a fortiori, des musiciens ?


[1] FALCH’ER POYROUX Erick et MONNIER Alain, La musique irlandaise, Spézet, COOP BREIZH, 1995.

[2]GRATTAN FLOOD, William Henry, A History of Irish Music, Dublin, BROWN & NOLAN, 1927, chap.3.

[3] BREATHNACH Breandán, Folk Music and Dances of Ireland, Cork, THE MERCIER PRESS, 1971.

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Samedi 13 janvier 2007
    En Irlande, la Renaissance et les innovations artistiques qui lui sont associés n’eurent pas d’influences directes sur le monde musical. Cependant, c’est bel et bien le bouleversement intellectuel provoqué par cette époque qui mit en péril la tradition musicale irlandaise.

    Dans un premier temps, la musique de l’époque est essentiellement une musique de cour qui privilégie deux instruments : la harpe (pour l’accompagnement des bardes, apologistes et généalogistes), et la grande cornemuse, ou warpipe, pour le combat. La plus ancienne représentation d’un joueur de cornemuse date de 1581. Au fur et à mesure de l’avancée de la Renaissance sur les terres irlandaises, les chefs et ainsi leurs clans disparurent, pour laisser la place à de petits propriétaires, pour la plupart venus d’Angleterre. Les musiciens de cour, jouant pour les chefs de clan, perdirent ainsi le statut de nobles qui leur était conféré depuis l’Antiquité. L’époque fut incontestablement marquée par Turlough O’Carolan, harpeur né en 1670 près de Nobber, comté de Meath, et mort en 1738 .

    Dans un second temps, les relations anglo-irlandaises étant fort dégradées, la couronne britannique déploya d’énormes moyens pour faire reculer le statut de musicien de cour et le remplacer peu à peu par celui de musicien itinérant, les harpeurs et autres membres de l’Ordre Bardique perdant ainsi leur poste « fixe » et ne se voyant reçus que ponctuellement par leurs nouveaux maîtres britanniques. Mais l’Angleterre ne fit qu’accélérer le processus en place depuis fort longtemps. Déjà, en 1366, un texte intitulé Statut de Kilkenny instaura un arrêté qui fit l’effet d’une bombe parmi les musiciens. Parallèlement aux autres textes de l’époque interdisant aux irlandais, déjà sous tutelle Britannique, de porter des cheveux longs, un nom gaélique ou des vêtements gaéliques, le Statut de Kilkenny interdisait dès lors les musiciens de cour. Ce texte eut peu d’incidence au prime abord cependant, réitéré au début du XVIe par le pouvoir en place en Angleterre, il marqua progressivement la fin des musiciens de cour.

    Sous le règne des Tudor (1495-1603), et plus spécialement sous celui de la reine Elizabeth 1ère, fut publié un nouvel arrêté, visant cette fois les musiciens itinérants, et les interdisant de pratiquer leur art : les Lois Pénales. Cette fois, la Couronne trouva comme prétexte que le but premier des musiciens n’était pas de jouer de la musique, mais d’inciter à la sédition et à la rébellion.  Cependant, Elizabeth 1ère ne voulant pas abolir totalement la musique de son gouvernement, elle retint à la cour pendant toute la durée de son règne un harpeur du nom de Cormac MacDermott, dont le patronyme titra nombre de jigs et reels  de l’époque. Ses compositions furent bien entendu, pour les raisons citées plus haut, placées sous haute surveillance.

    Finalement, en vertu d’un texte établi par Cromwell en 1654, période où il domina l’Irlande, les musiciens furent autorisés à repartir sur les routes, à la condition d’être en possession d’un permis de circulation mentionnant leur religion. A partir de 1695, les Lois Pénales5  visant à condamner les musiciens ne possédant pas de permis de circulation furent renforcées, allant jusqu’à la peine de mort, et firent de la musique traditionnelle irlandaise un art en voie de disparition. Se développe alors, de 1690 à 1725 et principalement dans le sud ouest de l’île, un mouvement très particulier d’enseignement clandestin, The Hidden Ireland (l’Irlande cachée), permettant aux musiciens de transmettre et préserver leur art.

    On peut donc penser, au vu de ces éléments plutôt décourageants, que l’avenir de la musique en Irlande à la fin du XVIIe siècle est plus qu’incertain.
Et pourtant...


5: Le Parlement irlandais, protestant, votera par la suite une nouvelle série de Lois Pénales (1702-1705) à l'encontre des catholiques irlandais par lesquelles, jusqu'à leur abolition en 1782, les Irlandais, dans leur grande majorité, sont pratiquement hors la loi. Ces nouvelles lois leur interdisent maintenant tout emploi public, d'aller à la messe, d'acheter ou d'hériter de terres. L'oppression est aussi économique : l'Irlande n'ayant qu'un statut colonial, elle ne doit pas concurrencer l'Angleterre, et des mesures sont prises pour limiter les importations anglaises de bétail et de produits textiles en provenance d'Irlande.
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Samedi 13 janvier 2007
    Au XVIIIe, apparaît pour la première fois en Irlande un chant que l’on peut qualifier de patriotique, l’ aisling . Ce genre connut une grande popularité au XVIIIe - en particulier dans le sud ouest du pays - car les paroles étaient toujours composées sur des airs connus de tous.

    Malheureusement, le XVIIIe siècle vit aussi la fin de l’Ordre Bardique, qui disparût définitivement à la toute fin du siècle en même temps que Denis Hempson et Arthur O’Neill, qui moururent respectivement en 1807 et 1818, à l’âge de 112 et 85 ans.

    Toutefois, la musique suscita très vite un formidable regain d’intérêt, Il y eut, tout d’abord, les rassemblements de Granard (concours, bals, festivals), organisés sur le modèle des concours écossais, grâce au mécénat d’un homme d’affaires irlandais de Copenhague, James Dungan. Trois concours furent organisés à Granard, sa ville natale, en 1784, 1785, 1786, et l’expérience fut reconduite à Belfast en 1792, lors d’un rassemblement qui constitue encore aujourd’hui l’événement ayant remis la harpe à l’honneur. Lors de ce festival sans précédent, le jeune Edward Bunting, alors âgé de 19 ans, se vit confier la tâche suprême - sinon ardue- de noter tous les airs joués ce jour par les harpeurs présents pour l’occasion, afin que demeure une trace de l’héritage bardique, dans l’hypothèse d’une nouvelle période d’extinction musicale. L’ère du collectage, quoique déjà ouverte depuis 1760, commence alors véritablement. On trouve ainsi trois œuvres de Bunting rassemblant les pièces traditionnelles de l’époque: General Collection of Ancient Irish Music, (1760), suivi de A General Collection of Ancient Music in Ireland, (1809), et de Ancient Music of Ireland (1840).

    En Irlande, la musique implique nécessairement la danse, ou plutôt les danses, que nous définirons avec plus de précisions dans la 2ème partie de notre étude. Le XIXe siècle se consacrera principalement à ce domaine, sans présenter d’innovations musicales majeures. On voit seulement apparaître, aux alentours de 1800, la fonction de dancing master (ou maître de danse), qui perdura jusqu’au XXe siècle, s’éteignant pourtant de plus en plus rapidement de nos jours. On ne trouvera maintenant plus à cette place que des hommes (le métier était déjà exclusivement masculin) d’un âge déjà très avancé (personne n’étant là pour reprendre le flambeau), et que l’on peut compter sur les doigts d’une main à travers toute l’île. Longtemps, le maître de danse fut l’un de ces musiciens itinérants, combinant dans certains cas son art à la fonction d’instituteur.

    Ainsi, la musique, et par là même la danse, entrèrent dans une nouvelle dimension avec le festival de Belfast, revendiquant une culture musicale propre à l’Irlande,  reconnaissant ses musiciens, et avec elle s’assurèrent une entrée triomphale dans le XXe siècle. Celui-ci vit la tradition irlandaise s’affirmer de par le monde, notamment grâce au développement sans cesse croissant des médias et techniques de communication.

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