Pour comprendre l’évolution de la musique Irlandaise, il faut remonter au Ier siècle avant Jésus-Christ, à l’époque où les gaëls, guerriers celtes originaires de France et d’Espagne, envahirent l’Ile d’Emeraude, après un passage plus que marqué de l’Asie Mineure à l’Europe occidentale. Ces farouches conquérants apportèrent avec eux une organisation tribale et firent entrer l’Irlande dans l’âge de fer.
La nouvelle société gaélique ainsi implantée était alors divisée en trois compétences, ou fonctions: sacerdotale, guerrière, et artisanale. Elle légua également aux premiers habitants de l’île un bagage mythologique très dense, sans toute fois savoir que celui-ci, aussi riche soit il, rendrait difficile l’étude de leur civilisation par les Historiens des siècles futurs. Il est en effet compliqué d’établir une chronologie fiable des peuplades celtes et gaéliques, mythologie et réalité ayant fusionné au cours des siècles, principalement en raison de la transmission orale de la tradition. Une chose est toutefois certaine : la musique puise ses sources, à cette époque, essentiellement dans la religion.
Première des trois catégories, la classe sacerdotale était subdivisée en trois branches, discernant ainsi les druides, les files, et les devins. Ces principales branches faisant elles-mêmes plusieurs distinctions parmi lesquelles les cruitire (les harpeurs de cour), accompagnant les poèmes des files, autrement dit des bardes, apologues et généalogistes de leurs seigneurs (chieftains). Même si les harpeurs se voyaient élevés au rang de nobles, aucun musicien ne pouvait atteindre celui des bardes, placés au sommet de la hiérarchie sociale par les divinités elles-mêmes. Les légendes racontent même que les bardes avaient le pouvoir d’attirer le bon ou le mauvais sort sur leurs chieftains... .
La harpe mentionnée ici est différente de la harpe celtique utilisée par les musiciens traditionnels d’aujourd’hui. D’abord par sa taille. En vieil irlandais, cruit signifie « lyre », ce qui laisse supposer la relative petitesse de l’instrument. Différente ensuite par sa forme même, ne possédant pas de colonne fermant l’instrument sur le côté. De plus, la harpe celtique ne fera son apparition que huit siècles plus tard, soit au VIIIe après Jésus-Christ (nous établirons une description détaillée de la harpe celtique dans le chapitre consacré à l’étude des instruments utilisés dans la musique traditionnelle).
Longtemps, la harpe fut associée à la magie druidique, trouvant une place privilégiée dans la mythologie irlandaise. Citons par exemple le dieu suprême Lug, qui se vit imposer trois épreuves pour entrer dans la capitale Tara, dernière étape de son voyage à travers l’Irlande avant la grande bataille de Moytura : une épreuve de force, une épreuve d’esprit, et une épreuve musicale. C’est cette dernière épreuve qui s’avéra décisive. Sur la harpe du Dagda, le « dieu bon » comme il est souvent appelé dans les textes, Lug joua au roi de Tara et ses troupes un air du sommeil, les endormant jusqu’au lendemain, un air de sourire, les plongeant ainsi dans la joie et l’allégresse, et enfin un air triste, les inondant de larmes. L’épreuve réussie, il put pénétrer dans la cité de Tara. Une autre histoire issue de la mythologie raconte que le Dagda, venu libérer son harpeur Uthaine des griffes des Fomoires (guerriers barbares), appela sa harpe accrochée au mur et joua aux armées ennemies les trois modes précédemment cités. La joie d’abord, puis la tristesse et enfin la berceuse. Il put s’enfuir avec Uthaine pendant le sommeil de ses adversaires.
Nous avons vu ici que trois types de jeu existaient en mythologie : le mode de la joie, le mode de la tristesse, et le mode du sommeil. Dans le monde musical irlandais, ces trois modes se traduisent par les termes gaéliques gentrai(ge) (musique joyeuse), glotrai(ge) (lamentations), et suantrai(ge) (berceuse). Au vu de cette mythologie et des différents usages de la harpe, définis précédemment, il est indéniable que, pendant l’Antiquité, la musique (par l’intermédiaire de la harpe, accompagnant tous les messagers de l’Autre Monde), entretient (et représente) un lien direct avec les Dieux.
Mais quittons dès maintenant le monde fascinant des légendes celtes, des druides et de leur magie, car nous risquerions d’oublier, même pour un temps, le but premier de cette étude, et voyons ce que sera la musique au Moyen Age.