"Un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle"
(Hampaté Bâ, écrivain africain)
Suite à un commentaire posté par
Jean François sur l'article
[En cours de lecture]Psychanalyse des contes de fées, l'envie me vient ce soir de parler de la transmission orale.
Jean François disait, dans
son commentaire: "Au fil des siècles, la transmission orale a été
supplantée par l'écriture, puis au fil de l'évolution, par les médias les plus divers.
De ce fait le lien avec la tradition et le passé s'est progressivement altéré."
Du fait de
ma formation, je suis souvent amenée à me questionner sur la tradition orale, et notamment sur la place de
l'oralité dans l'enseignement et l'apprentissage de la musique. Je vais du coup profiter de cet article pour organiser mes idées ;)
Qu'est ce que la transmission orale? Quel rôle joue-t-elle dans la survivance des traditions? Peut -on réellement dire que la tradition orale a progressivement été supplanté par les moyens de
communication modernes ou, au contraire, est-elle présente un peu partout sans que l'on s'en aperçoive?
Si l'oralité est un facteur essentiel de la culture africaine par exemple (comme le souligne si justement la citation en début d'article), ce n'était pas le cas en France jusqu'à une époque
récente. Dans la société française, le souvenir acquiert un statut pérenne à partir du moment où il est écrit. L'Histoire notamment s'est en grande partie construite sur une critique de la
tradition orale, synonyme de la culture populaire, face à la solidité des documents écrits des savants ou de la religion. La culture française fondée sur l'écrit a ainsi longtemps passé l'oralité
sous silence. Aujourd'hui et depuis les années 70, l'oralité constitue un véritable sujet d'étude scientifique car elle représente un vrai matériau de recherche notamment pour l'éthnologie et la
linguistique.
La transmission (et ainsi la tradition) orale se définit par l'absence de support intermédiaire entre celui qui transmet un savoir, une information, un savoir -faire etc, et celui qui le reçoit.
Ainsi on parlera de transmission orale autant dans le cas d'une grand mère racontant un conte à un enfant que dans le cas d'un enfant qui apprend à parler. Parce que l'apprentissage de la parole
n'est effectivement autre que de la transmission orale, sans qu'aucun manuel ou aucun support extérieur ne viennent servir cet apprentissage. Cela dit, et malgré son appellation, la transmission
orale n'est pas qu'une affaire de blabla. En effet, dans bien des cas, l'apprentissage se fait dans et par la pratique, de situation en situation. Apprentissage par le faire, le voir faire, qui ne
demande pas forcemment d'explication et qui ne passe pas obligatoirement par la parole. Mais il s'agit pourtant de transmission orale. De même, l' absence de support intermédiaire ne veut pas
forcemment dire que celui qui transmet et celui qui reçoit sont face à face. Lorsque l'on apprend par coeur, volontairement ou non, une chanson à force de l'entendre plusieurs fois, il s'agit bien
de transmission orale. L'oralité dans ce cas disparait dès lors que l'on a recours au livret du disque, par exemple, pour mémoriser les paroles. Prenons le cas, puisque je le pratique souvent, de
l'apprentissage d'un chant à une classe. Le fait de leur apprendre les paroles en les faisant répéter, phrase par phrase, relève de la transmission orale, et uniquement d'elle. Et permet ainsi la
transmission de la tradition. Lorsque des musiciens jouent ensemble ou échangent du répertoire, même classique, par la simple écoute et l'imitation de celui qui "montre", il s'agit bien de
transmission orale puisque la partition n'a pas droit de citer. Incroyable mais vrai, on peut jouer Mozart ou Beethoven sans même savoir lire les notes. C'est ainsi que se trasmet la tradition
depuis la nuit des temps.
La transmission orale est en effet le pilier de la tradition. Depuis des siècles, les traditions se transmettent, des anciens aux plus jeunes, dans des cadres aussi divers et variés que les
veillées, les réunions de famille, ou la cour de l'école (je traiterai plus loin de la tradition orale enfantine, incroyablement vivace). Dans certains pays comme les pays celtiques tels que
l'Irlande, après une période obscure où elle a failli disparaître, la tradition est plus vivace que jamais. Mais chez nous, en France, les traditions non issues de la religion qui subsistent encore
ne sont le fait que du revivalisme, sauvetage in-extremis d'une culture en perdition, initié dans les années 70 par des hommes conscients du drame que signifiait la mort des traditions populaires.
Mort provoquée notamment par les mesures anti-traditionnalistes prises par l'Etat après la fin de la seconde guerre mondiale. La transmission orale a joué un rôle fondamental dans la préservation
des traditions locales. Ces "sauveteurs populaires" sont allés collecter, chez les Anciens, les récits de l'époque, les chants, les contes, les danses, les histoires de village, les modes de vie et
de travail et les ont enregistré sur bandes magnétiques. Rien que dans le Poitou, ce travail colossal a permis le collectage de plus de 10 000 heures d'enregistrement sur une dizaine d'années.
Transmission orale, encore et toujours. Pas d'écrits, pas de livres, rien que faire, et du voir faire. Mais tout cela n'a évidemment pas suffit. Comme le dit très justement Jean-François, la
tradition a bien été supplantée par les techniques modernes de communication. Même si de nombreuses personnes la font revivre aujourd'hui, elle reste menacée de disparition et les jeunes
d'aujourd'hui n'ont souvent que faire de ces "âneries", et quelque part c'est bien normal à l'ère de la télévision et de l'adsl. Alors pourquoi ai-je envie d'affirmer que, malgré ça, la
transmission orale est partout?
Parce qu'elle est partout, ni plus ni moins, mais qu'on ne s'en rend pas forcemment compte. Et si il y a bien un endroit où elle est présente plus que nulle part ailleurs, c'est à l'école. Pas dans
les salles de classe, non, adeptes de l'écrit qui ne souffre aucune critique, mais dans la cour. La tradition orale enfantine est une des formes traditionnelles qui a échappé à tous les naufrages
de l'histoire de nos traditions populaires. Les chansons et jeux de mains que pratiquaient nos ancêtres sont encore reprises en choeur par les enfants d'aujourd'hui, à l'identique, ou presque.
Trois petits chats, le pou et la puce, pique nique douille c'est toi l'andouille, am-stram-gram, trois petits cochons pendus au plafond, toutes ces chansons que je chantait dans la cour de l'école
il y a presque vingt ans, je les entends toutes les semaines dans l'école où je fais mes séances d'interventions musicales. A l'identique. A tel point que je me suis amusée à en faire un collectage
sonore, pour garder une trace de ce prodige. Comment est-ce donc possible? Petite, je croyais que ces chansons avaient été inventées par les enfants de mon âge, et voilàa que mes élèves les
chantent, mot pour mot, note pour note, allant jusu'à reproduire les mêmes combinaisons de gestes. Et pourtant ce n'est pas la maîtresse qui leur apprend tout cela. Un chercheur s'est même
interessé plus spécialement au jeu de mains des trois petits chats. "Trois p'tits chats, trois p'tits chats, trois p'tits chats-chats-chats, chapeau de paille...etc. ". Tenez vous bien, il a trouvé
cette comptine dans plus de 150 pays, et traduite en autant de langues. Elle a traversé les océans, les montagnes, avec la seule transmission orale des enfants. Ses premières traces remontent à
plus de 400 ans. Sous une forme encore une fois identique. Une anecdote qui mérite d'être soulevée, à mon sens, et qui porte sérieusement la réflexion sur la soit disant mort de la tradition orale.
Nous avons ici une magnifique preuve du contraire. On retrouvera cette même transmission orale dans le simple fait de dire à quelqu'un "mais comment tu fais ça? montre moi." Quasi-quotidiennement
donc. Les moyens de communication ont beau être ultra-développés (et je suis bien la première à aimer m'en servir!), ils ne remplaceront jamais le faire, et le voir-faire. Comment mieux apprendre à
tricoter ou à percer un trou à la perceuse qu'en regardant faire celui qui sait déjà? Toutes les meilleures explications des manuels ne pourront mieux remplir ce rôle d'apprentissage que celui qui
montre comment faire. Et nous nous montrons, mutuellement, des milliers de choses chaque jour qui passe.
J'en viens maintenant à ce qui me concerne plus directement: la transmission orale dans mon métier de musicien intervenant, et dans ma formation. En cours, hormis lors des séances de psychologie de
l'enfant, tout est basé sur l'oralité. Dans les salles, pas de tables, seulement des chaises et des instruments. Même les cours de conduite de séances, de préparation de projet, et toutes autres
matières théoriques ne se font que par l'oral. On écoute, on retient. On en reparle plusieurs fois, plus tard dans la semaine, dans le mois, dans l'année, et les informations s'assimilent comme ça.
Exactement comme se transmettent les histoires de génération en génération: par la répétition, l'appropriation personnelle. Est ce la méthode d'enseignement la plus efficace? Je ne sais pas, mais
elle fonctionne très bien. Les seuls écrits qui circulent sont les reflexions personnelles du type de celle que vous lisez, demandées par els formateurs sur des sujets donnés. Il en va de même en
séances d'intervention. Je ne viens pas apprendre la théorie de la musique aux enfants en écrivant les rudiments du solfège sur un tableau. Je viens leur transmettre oralement une partie de mon
bagage de musicienne, à travers des écoutes dont on discute ensemble, à travers le jeu instrumental, le chant. Je fais, ils imitent et répètent, se corrigent par comparaison visuelle ou auditive,
mais n'écrivent jamais rien. Et pourtant, semaine après semaine, mois après mois, ils retiennent tout et n'oublient rien. Les termes purement musicaux, les paroles de la chanson, les modes de jeux
utilisables sur tel ou tel instrument, tout est dans la tête et y reste bien.
Nous avons donc établi que la transmission orale, fondement de toute tradition, connait des jours difficiles depuis la modernisation considérable des moyens de communication. Sans l'intervention
desespérée de quelques zorros de la culture populaire, les traditions françaises auraient sans doute disparu avec leurs derniers détenteurs. Mais nous avons également pu nous rendre compte que,
malgré tout, elle reste fortement présente sans être forcemment évidente. Les traditions, sous quelque forme qu'elles soient, se préservent et s'adaptent à leur temps en restant ancrées dans un
rapport d'oralité très important. Ce qui 'amène à une nouvelle question: à partir de quel moment peut on dire que l'on trahit la tradition? Modifier la tradition, est ce la dénaturer?
Peut être un début de réponse, sans doute, dans un prochain article...